Abidjan a vécu, durant plusieurs jours, une scène inhabituelle qui a provoqué stupeur, indignation et interrogations dans de nombreux quartiers de la capitale économique ivoirienne. Entre le 27 février et le 3 mars, un van blanc et rouge portant l’inscription Centre mobile d’excision en lettres capitales a circulé dans plusieurs zones très fréquentées de la ville. Sa présence a rapidement attiré l’attention des passants, provoquant attroupements, réactions de colère et de nombreuses discussions sur les réseaux sociaux.
Face à l’ampleur de la polémique, le Mouvement Femmes et Parole, en collaboration avec le Ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfant et le Programme national de lutte contre les violences basées sur le genre, a décidé de lever le voile sur cette initiative lors d’un point de presse organisé le 11 mars 2026 à la salle de conférence du ministère.
Contrairement à ce que beaucoup avaient imaginé, le van ne proposait aucun service illégal. Il s’agissait en réalité d’un dispositif de sensibilisation volontairement provocateur conçu pour attirer l’attention du public sur la question des mutilations génitales féminines, encore présentes dans certaines communautés malgré les lois qui les interdisent.
Cette action s’inscrivait dans une campagne baptisée “On ne coupe pas une fleur pour l’honorer”, dont l’objectif était de provoquer une prise de conscience collective face à une pratique qui demeure souvent cachée dans l’ombre.
La conception de l’opération a été assurée par l’Agence X, qui a mobilisé son expertise en communication pour transformer une idée militante en un dispositif visuel choc capable de susciter une réaction immédiate de la population.
Fanta Koïta, Strategy Officer à l’Agence X et cheffe de projet de la campagne, explique que la stratégie reposait à la fois sur une mobilisation digitale et sur une action mobile visible dans l’espace public. Le choix d’un véhicule portant une inscription volontairement choquante visait à provoquer une réaction forte de la population et à briser l’indifférence autour de la question des mutilations génitales féminines.
Elle précise que les réactions ont été diverses. Certaines personnes ont exprimé leur indignation et leur colère face à ce qu’elles percevaient comme une promotion de l’excision. D’autres ont plutôt cherché à obtenir des informations pour comprendre l’initiative.
Derrière cette caravane, un dispositif de sensibilisation était cependant mis en place. Des agents fournis par le Programme national de lutte contre les violences basées sur le genre accompagnaient l’opération sur le terrain. Ils portaient des tee-shirts arborant le slogan de la campagne et distribuaient des flyers d’information.
Ces supports contenaient des explications sur les différentes formes de mutilations génitales féminines ainsi que des références et des contacts à joindre en cas de situation suspecte ou de risque d’excision.
Au-delà du choc visuel créé par le véhicule, la campagne visait donc à ouvrir un dialogue direct avec les populations dans les quartiers traversés par le van.
Pour le Mouvement Femmes et Parole, cette opération a permis de mesurer les perceptions encore très variées autour de cette pratique.
Kouame Raïssa, secrétaire générale du Mouvement Femmes et Parole, explique que l’un des constats majeurs de la campagne est que de nombreuses personnes pensent aujourd’hui que l’excision appartient au passé et qu’elle ne se pratique plus, notamment en milieu urbain.
Or, selon elle, la réalité est bien différente. Même dans les grandes villes, certaines familles continuent de s’intéresser à cette pratique, souvent dans la clandestinité.
Elle souligne que durant les cinq jours de campagne, les équipes ont pu sensibiliser directement 333 personnes grâce à la distribution de flyers et aux échanges menés par les bénévoles du mouvement.
Les réactions ont été parfois virulentes. Certaines personnes ont manifesté leur colère, estimant que la campagne était choquante. D’autres ont appelé pour demander des explications, tandis que plusieurs citoyens ont exprimé leur soutien à l’initiative, estimant qu’il était nécessaire d’utiliser des méthodes nouvelles pour aborder ce sujet sensible.
Le mouvement affirme également avoir reçu des appels surprenants. Certaines personnes ont contacté les organisateurs pour demander s’il était possible de prendre rendez-vous pour faire exciser leurs enfants.
Pour Kouame Raïssa, ces réactions illustrent l’urgence de poursuivre la sensibilisation et de renforcer les mécanismes de prévention. Elle estime que chaque appel de ce type doit être considéré comme un signal d’alerte, car il révèle l’existence de potentielles victimes.
Selon elle, la question centrale reste celle de la détection précoce des situations à risque et de la capacité des institutions à protéger les enfants exposés à cette pratique.
Du côté des pouvoirs publics, cette campagne est perçue comme un signal fort montrant que la lutte contre les mutilations génitales féminines reste une priorité nationale.
Kouame Honorine, directrice du Programme national de lutte contre les violences basées sur le genre, rappelle que l’État de Côte d’Ivoire a pris des engagements fermes pour combattre toutes les formes de violences faites aux femmes et aux filles.
Elle souligne que les mutilations génitales féminines constituent une violation grave des droits humains, portant atteinte à la dignité, à l’intégrité physique et à la santé des victimes.
Pour elle, le débat provoqué par l’opération du van montre que la société ivoirienne refuse de plus en plus de fermer les yeux sur cette pratique.
L’indignation observée dans l’opinion publique est perçue comme un signe d’évolution des mentalités et comme la preuve que la protection des filles devient une préoccupation collective.
Toutefois, elle insiste sur le fait que l’indignation ne doit pas se limiter à une réaction émotionnelle. Elle doit se transformer en action concrète pour prévenir les cas d’excision et protéger les victimes.
Dans cette optique, elle rappelle l’existence du numéro vert 1308, mis à la disposition du public pour signaler les cas de violences basées sur le genre. Ce service gratuit permet de dénoncer des situations suspectes, d’orienter les victimes vers les structures d’accompagnement et de mobiliser les mécanismes de protection.
L’objectif, selon elle, est clair : construire une société ivoirienne dans laquelle aucune fille ne sera plus victime de mutilations génitales féminines.
Au-delà de la polémique qu’elle a suscitée, l’opération du van aura donc eu le mérite de replacer au centre du débat public une pratique que beaucoup croyaient disparue.
En rendant visible ce qui se passe encore trop souvent dans l’ombre, les initiateurs de la campagne ont forcé la société à regarder en face une réalité difficile, rappelant que la lutte contre l’excision reste un combat de longue haleine qui exige vigilance, sensibilisation et engagement collectif.






